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For-L’Evêque : prison du quai de la Misère de 1160 à 1780

Mars 2017. Pour cette sixième chronique sur les prisons disparues nous voici au For-l’Evêque, rue Saint-Germain-l’Auxerrois.

Côté quai de la Mégisserie, un immeuble haussmanien a englobé l’espace occupé jadis par la prison.

Il a été un des plus vétustes lieux d’enfermement parisiens.

La prison est attestée après le règne de Louis VI le gros au XIIe siècle. Elle serait aujourd’hui entre le 16 quai de la Mégisserie et le 19 rue Saint-Germain-l’Auxerrois.

La prison du palais épiscopal, que fit bâtir en 1160 le premier évêque de Paris Maurice de Sully, était donc le long de la Seine, entre le quai de la Mégisserie et la rue Saint-Germain-l’Auxerrois. On y entrait par le quai.

16 quai de la Mégisserie de nos jours

L’évêque étendit ainsi sa juridiction et son pouvoir sur la ville.

Les étages de la haute tour qu’il fit construire pour accueillir des cloches au-dessus d’une chapelle devinrent des prisons ecclésiastiques. Ses caves abritèrent des cachots qui se transformèrent rapidement en oubliettes où les condamnés y étaient bel et bien oubliés.

Cette prison a été célèbre pour sa salle de torture. Philippe Auguste conscient de ce pouvoir grandissant obtint qu’aucun sang n’y soit versé. Les exécutions avaient alors lieu hors de la ville.

L’évêque faisait exercer sa justice par un prévôt ou un juge qu’il nommait. Selon les délits, les criminels qui devaient être pendus ou brûlés étaient conduits hors de Paris. On coupait des oreilles au carrefour de la rue de l’Arbre-Sec et de la rue Saint-Honoré.

Aujourd’hui, au 19 rue Saint-Germain-L’Auxerrois.

La proximité de la Seine, transformait la rive en vallée de la Misère lors des inondations. Elle rendait ses cachots souterrains particulièrement inhumains. Les prisonniers y vivaient enchaînés dans une humidité constante les pieds dans l’eau et dans une quasi obscurité. D’où son surnom de prison du quai de la Misère.

En 1525, Le poète Clément Marot accusé d’hérésie y séjourna sur dénonciation pour avoir mangé du lard pendant le Carême. Mais, il était aussi présenté comme sympathisant de la Réforme et de Luther qui venait d’être excommunié en 1521. François 1er le fera libérer.

Après la Fronde en 1652, For-l’Evêque sera reconstruit avec plus de cachots.

Large de 9 mètres, long de 35 mètres sur quatre étages, on y trouvait des chambres particulières avec ou sans cheminée, des chambres à paille d’où l’expression mettre sur la paille, des chambres communes, des cachots clairs et des cachots noirs sous les escaliers du rez-de-chaussée. Le bâtiment était géré par un concierge et un greffier.

La cour ou préau n’avait que 30 pieds de long (9m)  sur 18 de large (5,4m). On y réunissait jusqu’à quatre à cinq cents prisonniers!!!!

Sous les marches de l’escalier les cachots recevaient 5 prisonniers. Ceux-ci passaient par un accès faisant 5 pieds de large (1,5m) sur 6 pieds de long (1,8m). La ventilation se faisait par une ouverture minuscule percée au dessus des marches. Sans soupirail on y entrait en rampant. Les sorties étaient sur d’étroites galeries et aucun soupirail n’ y apportait de la lumière et de l’air. Une odeur de putréfaction y régnait.

Prison royale à partir de 1674

Emplacement de For-L’Evêque

Louis XIV va supprimer la juridiction épiscopale. Ainsi de 1674 à 1780, For-L’Evêque va devenir prison royale rattachée au Châtelet.

Au bon vouloir du Roi et des Grands du royaume sans jugement, sur simple lettre de cachet vont y séjourner des écrivains, des journalistes, des comédiens et comédiennes, toute personne ayant contrarié un proche du Roi et de son autorité.

Ils seront rejoints par des dettiers ainsi que des prévenus, le plus souvent avant leur jugement et leur transfert, car la prison est petite et l’état de ses cachots noirs est connu.

N’oublions pas qu’on emprisonnait alors pour s’assurer de la personne même de l’inculpé, pour s’en débarrasser,  le priver de liberté le plus longtemps possible et souvent sans jugement.

La législative en 1791 « considéra la privation de liberté comme une punition dont la durée devait être graduée selon l’importance du crime ou du délit. »

Sous l’ancien régime, les prisonniers fortunés s’y offraient un séjour le plus agréable possible grâce à la pistole qui rémunérait les geôliers en fonction des services rendus. On pouvait amener ses meubles et y recevoir des visites.

A l’opposé, les cachots étaient humides, sales, infectes. Les détenus dormaient sur de la paille. Celle-ci était changée officiellement une fois par mois. En sous-sol, les prisonniers des cachots noirs sans éclairages étaient malades. Ils vivaient dans leurs immondices et une humidité permanente pestilentielle même si leur paille était en principe changée tous les quinze jours.

Au siècle des Lumières, Voltaire dénoncera l’abus des lettres de cachets dont ses amis seront victimes. La question de l’état de délabrement des prisons et les conditions d’enfermement étaient dénoncés dans tous les royaumes d’Europe. Louis XVI fera mener une enquête. Face aux résultats et désireux d’avoir une prison moderne, il va faire aménager La Force, rue du roi de Sicile. Et, par décision royale du 30 août 1780, For-l’Evêque va être fermé et démoli tout comme le Petit Châtelet qui au bout du petit pont, sur la rive gauche, ouvrait vers le sud sur la rue Saint-Jacques. Ses prisonniers seront dirigés vers La Force.

Mais en janvier 1781, la cantatrice Marie-Joséphine Laguerre portée sur les bons vins était arrivée ivre pour la deuxième représentation d’« Iphigénie en Tauride » de Piccinni. Elle sera la dernière à être envoyée à For-l’Évêque. Sortie pour chanter lors de la troisième représentation, la qualité de sa prestation la fera libérer.

La démolition a commencé en 1782, les derniers cachots seront comblés en 1793.

Quelques prisonniers célèbres :

Cartouche

Cette prison était une sorte de pénitencier disciplinaire pour les artistes qui y faisait de courtes peines.

Un prisonnier sur six est embastillé pour « faits de lettres », libraire, imprimeur, colporteur ou écrivain.

1721, le brigand et célèbre chef de bande Cartouche y fut emprisonné avec trois comparses en octobre. Il va tenter de s’échapper mais il sera repris et conduit au Grand-Châtelet. Il y sera exposé dans une cage avant d’être jugé puis roué en place publique.

1725, un certain Chevet impliqué dans une affaire de banqueroute reçut l’ordre de quitter sa chambre pour une autre. Il refusa, s’arma d’une fourche (on ignore où il se l’était procurée, peut-être au changement de paille?) et d’un couteau. Le rebelle fut  purement et simplement tué sur ordre du  procureur du roi et du Lieutenant criminel. Le cadavre fut jugé et condamné à être pendu par les pieds, le jour même en place de grève, la sentence étant criée dans les rues.

Mars 1735, la cantatrice Catherine Lemaure, désirant aller souper chez l’intendant Louis Achille du Harlay, simula un évanouissement lors d’une représentation. Le comte de Maurepas présent la fit directement conduire à For-l’Evêque où elle  ne restera que quelques heures. Mais elle refusa de remonter sur scène. Elle resta cinq ans dans un couvent avant de revenir à l’Opéra.

1759, Giacomo Casanova fait faillite dans une affaire de soieries. Soupçonné de malhonnêteté, il va y être enfermé. Bien qu’ayant abusé de la crédulité de la marquise d’Urfé, celle-ci le fera sortir de prison.

1760, Elie  Fréron l’écrivain et journaliste fut incarcéré le 13 décembre 1760 durant neuf jours, pour  un article jugé insultant pour la mémoire d’un certain M. de Bacqueville. Fréron critiquait les Philosophes. Voltaire l’avait en ligne de mire il fit jouer contre lui une comédie de L’Ecossaise avant de publier les Anecdotes sur Fréron (1760 et 1770).

1760, Jean François de La Harpe le critique du Mercure qui sera le favori de Voltaire pour l’Académie française. L’auteur de Warwick et Timoléon y fut emprisonné plusieurs fois pour ses satires, notamment cette année là pour la satire de ses maîtres écrite alors qu’il était élève au collège d’Harcourt (auj. lycée Saint-Louis) où il enseignera la littérature.

La Clairon arrivant à For-L’Evêque où on lui lit la lettre de cachet.

1765, la tragédienne La Clairon  et les comédiens de la Comédie Française dont Brisard, Dauberval, Molé, Lekain y furent conduits pour avoir refusé de jouer, avec leur confrère Dubois, dans « Le siège de Calais » de Du Belloy. Cependant, ils sortaient chaque soir pour aller tenir leurs rôles puis étaient reconduits en prison. Mademoiselle Clairon amie de l’épouse de l’intendant de Paris reçut en prison le tout Paris et la Cour.

1769, La soprano Sophie Arnould que Louis XV appréciait pour son esprit vif fut enfermée à Fort-l’Evêque à la suite d’un bon mot sur la duchesse du Barry. Celle-ci essayait d’obtenir la disgrâce de Choiseul, La cantatrice déclara : « Quand le baril roulera, le chancelier aura les jambes cassées»La duchesse la fit libérer.

Le marquis de Sade

1771, le marquis de Sade qui va séjourner dans plusieurs prisons parisiennes pour ses écrits libertins passe par Fort-l’Evêque pour dettes.

1773, Beaumarchais y écrit « la lettre à Gudin de la Brenellière ». Le duc de Chaulmes protecteur d’une jeune actrice Melle Ménard, la présenta à Beaumarchais qui fut séduit. Le duc était d’un tempérament jaloux et violent.

Le  Tribunal du Point d’Honneur composé des maréchaux de France jugea l’affaire. Cette juridiction était chargée de régler les litiges entre gentilshommes. Beaumarchais sortit blanchi, mais une lettre de cachet contresignée par le Ministre de la maison du Roi, le plaça en détention à For-l’Evêque. Ainsi fut retardé la première représentation du Barbier de Séville.

 

Pour en savoir plus :

– Frantz Funck Brentano : La Bastille des comédiens, le For-L’Evêque (1903)
-Maxime Ducamp : Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie (1875)
-Edouard Fournier : Vie de Beaumarchais/œuvres complètes(1875)
-Maurice Alhoy, Louis Lurine : Les prisons de Paris, histoire, types, mœurs, mystères, (1846)

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